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L’ivresse des jeunes : « il s’agit surtout d’un refus d’entrer dans la vie adulte »

Alcool des jeunes

Mardi soir prochain, la chaîne France5 diffusera un documentaire dont certaines séquences ont été tournées dans la Ville rose. Intitulé « Alcool, nos jeunes en danger », ce film réalisé par Géraldine Zamansky explore ce phénomène de dépendance au travers du prisme toulousain. Sur la place Saint-Pierre comme un peu partout ailleurs, les scènes d’ivresse collective sont devenues monnaie courante. Une absorption rapide, massive et de plus en plus précoce qui alerte les professionnels de santé. Henri Gomez, médecin alcoologue dans le quartier Saint-Cyprien, reçoit chaque jour une dizaine de patients. Pour Toulouse Infos, il décrypte les dessous d’un véritable fléau qui touche particulièrement la jeunesse.

 

Toulouse Infos: « En tant que médecin alcoologue, recevez-vous beaucoup de jeunes patients toulousains?

Henri Gomez: L’éventail est assez large, mais la tranche moyenne se situe entre trente soixante ans. Les jeunes restent minoritaires parmi les personnes qui passent la porte de mon cabinet, mais cela arrive. J’ai récemment reçu un jeune homme de 25 ans plutôt sympathique. Son alcoolisation est en train de le détruire psychologiquement, affectivement et professionnellement. Mais il n’a pas vraiment pris conscience de son problème d’alcoolisme. Je pense que nombre de jeunes ont du mal à rentrer dans la peau d’un malade.

T.I: Toulouse est une ville plutôt jeune. La consommation d’alcool y est-elle plus élevée que dans les autres grandes villes?

H.G: En tant que soignant, je ne suis pas le mieux placé pour répondre à cette question. Je n’ai aucune statistique à disposition. Ce que je peux dire en revanche, c’est que l’alcoolisme est un phénomène qui est devenu générationnel. L’explosion de l’ivresse des jeunes est ici comme ailleurs une réalité, tout comme l’usage simultané de produits jusqu’aux substances dites festives. Les jeunes sont devenus un groupe de consommateurs à part entière. Une population vulnérable.

T.I: Cette consommation a-t-elle augmenté au fil des années?

H.G: C’est surtout la manière de consommer qui a changé. Nous ne sommes plus dans la convivialité de la tradition française, mais dans une manière de boire qui ressemble de plus en plus à la tradition anglo-saxonne, voire russe. S’alcooliser vite, changer d’état, ne rien faire, tel est le profil adopté par beaucoup de jeunes. La semaine on travaille, le vendredi soir on se décalque. Rien n’est vraiment pas constructif dans ce schéma-là.

T.I: Quels sont les risques d’une consommation d’alcool précoce?

H.G: Les risques directs sont la mise en danger, le passage à l’acte. L’alcool n’est pas un produit anodin lorsqu’il est pris d’une certaine manière. Plus globalement, c’est une voie vers la dépendance et la marginalisation. Cela peut conduire à un échec social et affectif, contrairement à ce qui est habituellement décrit. Cette consommation précoce constitue aussi un obstacle à l’évolution. Aujourd’hui, les jeunes font exactement pareil que ces adultes d’une quarantaine d’années que l’on trouve dans les bars, à refaire le monde et remuer du vent. Ce marqueur de société est assez inquiétant.

T.I: Comment expliquer cette consommation de masse régulière chez les jeunes?

H.G: On parle souvent d’un phénomène d’imitation pour s’intégrer à un groupe. Il y a une part de cela. Mais je pense qu’il s’agit surtout d’un refus d’entrer dans la vie adulte, comme une manière de prolonger indéfiniment l’adolescence. Les métiers se perdent, tout comme les bases de connaissance. On ne sait pas où on va dans cette société. Boire est pour certains jeunes une manière de la fuir et de la rejeter. »

 

Propos recueillis par Christophe Guerra

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